J'ai fondu en larmes. Je n'y pouvais rien. Sur les conseils d'un ami, je suis sorti m'isoler et j'ai pleuré de plus belle, à l'abri des regards.
Une fois de plus, mon esprit romantique s'est emballé, il a pris le pas sur ma raison. Cette dernière a repris le contrôle, et elle m'a fait faire preuve de franchise. Je suis donc allé voir,
pendant cette soirée, celle pour qui mon coeur battait, et me suis exprimé à peu près en ces termes:
"Depuis quelques temps, tu te montres gentille avec moi. Tu l'as toujours été, mais là, ça atteint un niveau de tendresse auquel je ne suis pas habitué. Je suis un coeur d'artichaut, il n'en faut
pas beaucoup pour me faire tomber amoureux. La question, c'est, est-ce que tu le fais par douceur, ou bien vois-tu en moi quelque chose de plus qu'un ami ?"
Elle s'est montrée franche : et la réponse fut bien celle que je redoutais.
J'ai souri tristement, j'ai dit que ce n'était pas grave. J'ai gardé ce masque pendant une vingtaine de minutes, et puis j'ai craqué.
"Quel blabla ! Il s'est pris un vent ? Et alors ? Ca arrive à tout le monde !"
Je ne dis pas le contraire. L'amour est une loterie. Mais dans une loterie, quand on perd, on regrette un peu. Un point c'est tout. En amour, c'est différent. Et quand on est sensible comme moi,
un échec devient un drame.
Moi, je me suis fait une habitude de tomber amoureux de celles qu'il ne faut pas. Et à chaque rejet, je me replie un peu plus dans une carapace. Oh, elle ne couvre pas toute ma personne. Je ne
cesse pas d'avoir des amis pour autant, je ne m'isole pas dans mon appartement en refusant de voir du monde, même si l'idée me traverse l'esprit. Mais je me renferme sentimentalement un peu plus
à chaque fois et je sens se rapprocher le jour où, après un ultime refus, je deviendrai définitivement hermétique à l'amour sans y avoir goûté une seule fois.
Qu'on le veuille ou pas, le travail et les loisirs n'occupent qu'une partie de l'esprit. Le bonheur de se sentir aimé comble le reste. Pour moi, cela semble une chose impossible à connaître. On
m'apprécie, mes proches m'aiment bien. Mais pas une femme qui daigne m'accorder autre chose que de l'amitié.
J'occupe la place la plus enviable et la plus horrible qui soit. Il ne faut guère de temps aux jeunes femmes qui m'entourent pour m'apprécier. Mais elles me voient comme un confident, je dirais
même un frère auprès de qui épancher leurs chagrins, leurs soucis. Il me souvient d'une demoiselle dont j'étais fou, à l'université. Nous sommes restés inséparables une année durant. Celle-ci est
venue m'annoncer un lundi matin, que pour la première fois, elle avait sauté le pas avec son petit copain et qu'elle lui avait offert sa virginité.
Je pense qu'elle m'eut fait moins de peine si elle m'avait tiré une balle dans la tête.
Vous n'avez pas été si nombreuses que cela, mesdemoiselles, à faire battre mon coeur ces dix dernières années. Moins d'une douzaine, je dirais. Vous me plaisiez physiquement, vous m'intéressiez
mentalement, j'étais aux anges à vos côtés, vous étiez des amies dont je rêvais comme amantes en même temps.
Les deux uniques compagnes que j'ai eues dans ma vie, je n'en étais pas amoureux. Je me sentais bien avec elles, elles me plaisaient quelque peu, oui, mais quand les choses se sont finies entre
nous, je n'en ai pas éprouvé un si vif chagrin que cela.
Avec ces deux demoiselles, tous mes sentiments restaient à quelques degrés inférieurs par rapport à ceux éprouvés pour celles que j'ai aimées en vain.
Je sais ce que je suis, je sais mon allure ronde et joviale, je sais que je ne suis pas un Apollon. La question qui me taraude le plus l'esprit est la suivante : pourquoi la majorité d'entre vous
se retrouve-t-elle toujours en couple avec des cons ?
Ne niez pas l'évidence. Vous aimez le garçon qui parle foot, voitures, qui ne manifeste pas une once d'intérêt pour ce que vous faites. Le nase de base, en résumé. L'inintéressant maximal qu'on
trouve à chaque carrefour.
Et donc, après vous être installées avec ces rebuts dégénérés, vous n'avez de cesse de pleurer sur les épaules des bonnes pâtes comme moi, des hommes plus doux, à l'écoute, qui ne vous
prennent pas pour des connes à tout bout de champ et partagent au moins un centre d'intérêt avec vous, quand ce n'est pas plusieurs.
Est-ce que vous vous êtes rendues compte, mesdemoiselles, que les hommes comme ça, les hommes comme moi demeurent malgré tout des hommes ? Ils ont besoin qu'on les aime, ils ne
sont pas là pour faire joli ou pour remplacer le divan et l'oreille du psychanalyste. Ils savent se contenter des miettes d'affection que vous leur prodiguez mais ils en souffrent terriblement de
ne pas avoir plus.
De votre côté, vous souffrez aussi de l'incompréhension totale de votre "amant". La douleur peut être physique, dans le cas où vous soyiez tombée sur un violent qui ajoute à son C.V. de gland la
mention "je bats ma femme". Pourtant, vous ne le lâchez pas. Par amour, par bêtise, par peur ? Peur de quoi ? De ces lâches qui vous menacent à tout propos, vous frappent le cas échéant ou bien
qui disent qu'ils vont se suicider si on les largue ? Ils n'en ont jamais le courage.
Les mecs comme moi, si.
Quand ils ont les yeux rouges d'avoir trop pleuré sur une tendresse jamais obtenue, quand leur coeur se fait sec à jamais, sans un mot, il leur arrive de s'en aller prématurément. Ils ne
font pas publicité autour de leur fin, ils se contentent de choisir la date et le lieu où la mort passera les prendre et c'est dans la discrétion la plus absolue qu'ils quittent le monde.
Ce sont ces mêmes hommes qui seraient prêts à sacrifier leurs idées ou leur liberté même pour vous, si d'aventure vous les aimiez. Ils feraient tout ou presque pour vous. Je pense que le petit
ami de mon chagrin de ce soir ignore à côté de quoi il s'expose. La fois où elle a montré les marques de doigts sur son cou, séquelles d'une tentative de strangulation de sa part, j'étais prêt à
envoyer le salopard au cimetière. Quand il m'arrive de le voir, si je fais bonne figure à chaque fois, j'ai une folle envie de lui défoncer la tête pour lui apprendre à respecter sa
"bien-aimée".
En réalité, ce que je veux plus que tout, c'est savoir. Savoir si dans ce bizarre jeu de hasard qu'est la vie, le fait d'aimer et d'être aimé en retour m'est absolument interdit, s'il adviendra
dans un an, cinq ans, dix ans ou demain. L'idée de patienter encore des années avant de voir la chose se réaliser ne me plait pas. Je ne suis pas patient, ou du moins, je ne le suis plus, au bout
de dix années d'attente pour rien.
Si je me heurte à une barrière "Pas d'amour pour toi", je n'en serai pas heureux, bien sûr, mais j'apprendrai à vivre sans, à ne plus m'occuper l'esprit de pensées légères et romantiques dans
lesquelles j'esquisse la scène où j'enlace tendrement celle que j'aime avant de l'embrasser. Je rendrai moi-même mon coeur aride et vide de sentiment et remplirai ce manque évident par autre
chose. Rude tâche, mais pas impossible à réaliser une fois qu'on sait que quoiqu'il advienne, c'est aussi inéluctable que la mort elle-même.
Tu n'es pas vieux. Il reste de l'espoir. Ca t'arrivera dessus quand tu ne t'y attendras pas. Tout cela, c'e sont des mots, des phrases qu'on me rabâche depuis l'adolescence où, pour mon
malheur, j'ai pris conscience à la fois de mon hétérosexualité et de mon aspect plus rébarbatif que la moyenne. Résultat des courses. J'ai 25 ans, je suis seul comme un chien, j'ai mal à en
crever, et les choses n'ont pas évolué, et on continue à me bassiner les oreilles avec les mêmes conneries.
Je ne demande pas l'aumône, je demande juste que les femmes aient un peu plus de jugeote, qu'elles cessent de jouer les saint-bernard pour des connards qui ne sauront que leur faire du mal, de se
montrer assistantes sociales pour des hommes qui n'en valent pas la peine. Revisez vos jugements, les critères selon lesquels vous accordez vos corps et vos âmes à des chiens qui s'en moquent et
ouvrez les yeux sur les hommes qui vous sont proches. Sans devenir vos esclaves, ils sauront eux, vous servir, vous traiter comme vous le méritez vraiment.
Je suis l'un d'eux.
Mais ce soir, je suis si malheureux que je me demande sincérement si cela vaut la peine de continuer à espérer.