Partager l'article ! Days 1&2 : de la curiosité des écureuils de Battery Park: Décalé complètement, c’est les yeux affaiblis que je vous écris ce soir. Il ...
Décalé complètement, c’est les yeux affaiblis que je vous écris ce soir. Il est pour moi dix heures moins sept, je suppose qu’une bonne heure au moins sera nécessaire pour que je termine ce texte. Et pourtant, ne vaut-il pas la peine que je lutte contre le sommeil qui me gagne pour narrer l’émoi d’un Frenchie parti pour la première fois à la découverte de The Big Apple ?
Résumé des épisodes précédents. Oui, je sais, comme George Lucas, je n’ai pas encore écrit, ni même songé à des épisodes précédents. Mais quand bien même, est-ce une raison pour m’interrompre ? Sûrement pas. Alors, taisez-vous et laissez-moi poursuivre, bande d’impénitents malpolis. Résumé. Cela fait au moins trois ou quatre ans qu’Anthony, alias Lapin (vengeance ! maintenant, tout le monde sera au courant), mon grand frère de cœur, et autrefois mon éditeur, voulait faire un duo de New York avec toi en compagnie de ma personne. Une semaine peut-être pour croquer la grosse pomme, éventuellement séduire de peu farouches américaines, théâtre, ciné, l’éclate qu’on peut savourer (qu’on ne peut que savourer) dans la ville la plus impressionnante du monde ! Faute d’argent, de temps (ce qui revient au même), nous avons du retarder ce projet jusqu’à ce qu’au printemps, Anthony ne décide de quitter la maison d’édition pour voler de ses propres ailes. Un envol majestueux s’il en est : il a décidé de faire son nid pour six mois outre-Atlantique, à New York. Et son idée demeure toujours, inaltérable : le Sylvain qui lui sert de meilleur ami doit ABSOLUMENT venir passer quelque temps là-bas. J’ai hésité. Pas grever mes revenus, pas trop le temps, l’humeur en berne. J’ai hésité, oui. Mais nous avons fini par convenir d’un délai de trois semaines, courant novembre. Now.
Hier donc, transporté par mon autre frère Jocelyn à bord de sa Foxmobile dernier modèle (avec pare-chocs en scotch de série), je suis arrivé à 10h15 (heure de Paris) à Roissy pour me soumettre aux formalités d’un vol transatlantique, dans une campagne de prévention anti-piraterie aérienne renforcée. Utile précaution, bien qu’excessive de ma part : en moins d’une heure, tout était fait. Fouille, enregistrement, rayons X, toucher rectal (Mmmh, quel talent avec un gant, cf A.Kavanagh), non, je m’égare, et pas uniquement Saint-Lazare.
J’ai tué le temps qui me restait jusqu’à l’embarquement – vers 12h15 – pour un vol décollant à 13h. L’Ipod est vraiment une belle invention. Je m’installe bien sagement, aux côtés d’un autre français – mais un habitué des Etats-Unis, son anglais étant, au niveau de l’accent, quasiment « flawless » (sans défaut). Puis le gros porteur s’élance, et on décolle, tandis que subitement me vient une pensée de terreur – courte mais intense – qui pourrait me conduire à douter de la non-existence de Dieu. Mais nulle panne, nulle avarie. Le vol est long (environ 7h40), et donc à meubler, mais parfaitement calme. Je lis le dernier Nicolas Le Floch, je remplis la fiche destinée aux douanes, je dors deux bonnes heures, sage décision, l’excitation finale m’ayant occasionné une nuit gris clair les heures précédentes (une nuit gris clair n’est pas tout à fait une nuit blanche – on dort entre 0 et 3 heures au total). Finissant le trajet en regardant Avatar sur l’écran personnel de mon fauteuil, je pose pied à Philadelphia. Il est 15h40, heure locale, toujours 21h40 à ma montre. Welcome to the USA. Contact avec la douane locale. Curieusement, l’accueil est tout sauf maussade. L’employée qui m’accueille est une forte jeune femme, très forte même, mais très souriante aussi, et qui me demande franchement quelle profession j’exerce pour avoir les cheveux vert émeraude… Vous auriez fait quoi à ma place ? J’ai ri de bon cœur avec elle !
Ah, mes cheveux ! Dans cet aéroport, ils ont été sujet de sourires. Point méchamment moqueurs, j’en suis certain. Mais sourires curieux, appréciateurs, taquins. Cette jeune black, plutôt mignonne, qui me dit : « Monsieur, vous avez un peu de vert sur la tête » avant de rire aux éclats… Après avoir confié ma valise à ses collègues, je repasse devant elle, qui m’adresse un clin d’œil, un sourire extra-large et un petit bye de la main ! Nouveau portique des douanes, scanner, vous voyez le topo… Nos douaniers devraient prendre exemple plus souvent sur leurs confrères américains. Au moins, les Yankees n’ont pas l’air miséricordieux du pitbull à qui, par jeu, on vient d’enlever un os à moelle de la bouche…
Formalités, accès par navette au terminal F pour le second avion… Le tout prend bien une heure vingt sur les deux heures d’escale. Enfin, me voilà près de l’embarquement du vol Philadelphia/ La Guardia (Baptisé du nom d’un ancien maire de la ville, c’est le plus petit des trois aéroports de New York). L’avion est petit (40 places), et l’accès directement par le tarmac, ce que je n’ai jamais eu l’occasion de faire alors. Le vol est retardé d’un bon quart d’heure, et pour la seconde fois de la journée, à 18h00 passées, je quitte le sol, un peu effrayé, les yeux rivés sur le hublot et sur le sol qui devient subitement lointain, lointain, lointain… Devant moi, un bébé de trois mois environ ne cesse de pleurer que pour regarder ma tête d’un air un peu ahuri. A mes côtés, une brunette au look décontracté (casquette de gavroche, jeans, Dr Martens) me dit « I like your hair ». Les aventures du Frenchie aux cheveux verts seraient-elles en passe de devenir le buzz américain du moment ? Elle est mignonne, cette fille. Dommage, je suis trop intimidé – et trop excité par le voyage – pour oser une approche. J’observe le paysage sous moi. Des autoroutes où les voitures forment des lignes lumineuses presque continues tant le trafic est dense. Des stades éclairés, taches vert pomme au milieu de l’obscurité ambiante. Des forêts, des parcs, sont des zones d’ombre impénétrables, mais moins que les étendues d’eau qui sont nombreuses dans cette région côtière. Je m’apprête à demander la distance qui sépare Philadelphia de New York à ma voisine quand soudain, au loin, je vois la côte s’incurver vers la gauche, vers l’est, formant un chenal d’eau assez large. Et sur l’autre rive, je commence à voir les constructions prendre des proportions de plus en plus exagérées, les immeubles sont immenses, démesurés. Manhattan est devant moi. Et je suis à deux doigts de pousser un cri d’excitation. Putain de merde. Ca y est, j’y suis, là, je suis à New York !
L’avion survole Brooklyn, oblique, fait un cercle tout en descendant… On se pose sans encombres sur la piste, on quitte l’appareil et hop, direction le terminal. Je ne cherche pas longtemps Anthony, jouant les Jeanne Mas (il est habillé en rouge et noir) assis en train de prendre des notes sur un banc public, banc public, banc public… L’accolade est longue, franche, voilà trois mois que je ne l’ai pas vu et ça m’a bien manqué. Le bavardage peut commencer, et pour ceux qui nous connaissent, ils savent que ce n’est pas un vain mot ! On récupère ma valise, on trouve un taxi. Le taximan est un con. Antho doit lui répéter l’adresse au moins quatre fois – chaque fois d’une manière différente – pour qu’il saisisse l’endroit où il doit nous mener, et je dois à mon tour vociférer « Stop here » pour qu’il comprenne enfin où nous déposer. Ne remettez pas la qualité de notre anglais en cause, ceci étant. Lapin lui file un pourboire pas mérité du tout. Nous sommes un peu loin, ceci dit, et je dois batailler avec ma valise, laquelle pèse 19 kilos et n’a plus qu’une poignée sur trois, sur environ 300 mètres. J’alterne le porter d’une main (droite, puis gauche) avant de la prendre sur l’épaule, et au final, de la transporter dans mes bras. 75 Hanson Place, je ne trouve pas trois adolescents en train de chanter « Mmmbop » (auquel cas je les aurais frappés à coups de valise), mais je découvre l’appartement qui va m’héberger trois semaines : sympa, tranquille, servant de studio de radio au propriétaire. Nickel chrome !
On m’a nourri dans l’avion ; correctement, sans plus. J’ai faim (vous pouvez me tutoyer et me dire que je suis lourd). Direction un resto chinois, une portion d’ailes de poulet et de riz sauté chacun. Pas diététique, mais comme m’a dit Claire, mange bien, parce que là-bas, question marche, tu vas éliminer ! Un muffin comme dessert, et hop, retour à l’appart, histoire de consulter mes mails et de ronquer. Ce que je fais. De 22h30 à 7h. Je dors. J’ouvre les yeux. Une seconde pour réaliser la chose à nouveau. Je suis à New York.
On avait prévu, Lapin et moi, de se lever à 10h. Grand max. Mais là, le voilà aussi frais et réveillé que moi. Son but pour mon séjour : que je me laisse porter, décontracté, au fil des jours, et que je joue le roi assez souvent. En gros, il fixe des quartiers où aller, à moi si j’en éprouve le désir d’entrer dans tel magasin ou dans tel autre, ou d’aller manger un morceau, ou de braquer une banque (après tout, le roi fait ce qu’il veut, non ?)
Il n’est donc pas neuf heures quand on quitte l’immeuble, direction le métro pour trois stations de trajet. Aujourd’hui, on visite la pointe Sud de Manhattan : Wall Street et le quartier des affaires. Mais d’abord… (Qui a dit Tchitchi ?)… le pont de Brooklyn.
Ben oui. Sinon, comment voulez-vous rallier Brooklyn à Manhattan ? A la nage ? J’emprunte donc ce pont immense, tout en commettant le sacrilège de fredonner, en parcourant sa passerelle (piétons/cyclistes) : « Le petit pont de bois ». Anthony me confie le rôle de photographe officiel de sa personne chevelue, tâche dont je m’acquitte en râlant la plupart du temps. Venir de France aux Etats-Unis pour jouer les Japonais, y’a de quoi se la prendre et se la tremper dans l’encre de Chine, non ? Le panorama est à tomber. Dans le soleil matinal, on voit les sommets des plus hauts buildings. Je reconnais le Woolworth à deux pas, je distingue, assez loin au Nord, les pointes de l’Empire State et du Chrysler…
Il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure. Lapin s’étonne : il n’y a pas foule. C’est relatif dans une ville aussi peuplée, mais c’est vrai qu’à cette heure-là, les passants ne sont pas aussi nombreux qu’on pourrait s’y attendre. Bon, ok, les gens normaux, à 9h50 du matin, travaillent. Nous profitons donc de ce calme pour cheminer vers Broadway. Pas de Times Square aujourd’hui, juste la partie la plus méridionale de cette avenue immense. Comme on se sent petit là-bas ! Les immeubles, tous immenses, jettent une ombre sur les rues qui les séparent les uns des autres. Sinon, ça et là, des lilliputiens entourés d’arbres et de pelouses narguent les Gulliver de cinquante étages. La mairie par exemple, ou bien les églises.
Je marque une pause. Je suis épuisé. Je vais essayer de terminer ce récit avant d’aller m’effondrer au lit.
A ce sujet, Antho veut me faire visiter une église, mais celle-ci est fermée. Rien d’étonnant, car il est encore assez tôt. Qu’a-t-elle de si particulier ? Il s’agit de la chapelle Saint-Paul, le plus ancien bâtiment demeuré intact depuis sa construction il y a presque 230 ans… Ce lieu de culte a survécu même à l’effondrement des Twin Towers qui se trouvaient… juste derrière lui. On quitte donc Broadway pour le Ground Zero.
Un chantier énorme occupe l’emplacement du World Trade Center détruit en même temps que plusieurs milliers de vies par l’intolérance humaine et la folie soi-disant religieuse. Si tous les intégristes du monde pouvaient se donner la main pour se jeter dans un abysse… Je prends en photo le futur immeuble géant en construction, haut de plusieurs dizaines d’étages déjà. Quand il sera achevé, il mesurera 541 mètres, soit 1776 pieds (date symbolique de l’indépendance américaine), et sera le plus haut building de la ville, presque cent mètres de plus que l’Empire State Building. Nous quittons ensuite ce théâtre du désastre pour retourner vers le Sud de l’île. Au bout de Broadway, je reste interloqué. Ce bâtiment me rappelle quelque chose… Mais bien sûr ! Ghostbusters II ! Il s’agit de l’ancienne direction des douanes, devenue musée et théâtre des méfaits de Vigo, le fléau des Carpathes et roi de la pomme de terre. Curieux : je le voyais bien plus au nord ! La statue de la Liberté a fait un sacré détour pour en casser le dôme vitré avec sa torche, y’a pas à dire ! Pas très loin de là, je vois un autre immeuble vu au ciné : le bâtiment qui serait le QG des Men In Black. Pareil, je ne le voyais pas à cet endroit. Je vais me régaler, point de vue recherches, si je compte retrouver chaque bâtiment qui m’a marqué dans les films !
Voilà Battery Park, l’extrémité verdoyante de Manhattan. Et de sacrés compagnons de route, en la personne d’écureuils gris. Pas bien farouches, les rongeurs, ils s’approchent de vous et se dressent si vous tendez la main. Dès qu’ils comprennent que vous n’avez rien à leur donner à manger – ce qui n’est pas si long que ça -, ils font demi-tour, et foncent fouiller les pelouses et les feuilles mortes pour y dégotter un minimum de nourriture…
Et là, je n’en peux plus. Je poursuivrai mon récit demain.
RNFL… RNFL…
Il est 7h20, je suis sorti de mon lit depuis près d’une demi-heure. Continuons.
Dans les allées de ce parc, des statues vivantes, imitateurs costumés et grimés de Lady Liberty, qu’on distingue au loin dans la baie. Au pied d’un monument apparemment dédié à des marins hollandais, une équipe de télé en tenue traditionnelle batave fait un reportage. Je souris face à leurs costumes, mais oserais-je me moquer ? Moi, qui arpente les rues de New York en camaïeu de violet ce qui, à la stupéfaction ravie de mon frère, attire les regards plus souvent qu’on ne pourrait le croire dans cette ville où tout le monde a déjà tout vu ? Photos, demi-tour en longeant l’Hudson River ; on gagne South Street Seaport. Un magasin des Yankees m’attire. J’en ressors avec une mini-batte de baseball (elle me sera pratique tôt ou tard, j’en suis sur) et la certitude d’y retourner bientôt pour une casquette pour Mister Johnny. De là, on regagne Broadway. Antho est assez concerné par le temps. Il tient absolument à ce que je profite de la première journée pour prendre le ferry de Staten Island (de jour) pour revenir à Manhattan (de nuit). Voyage gratuit, et long d’une heure (aller-retour) puisque l’île en elle-même, me précise-t-il, ne comporte rien de très intéressant. Mais il faut qu’au plus tard, nous soyons dans la gare d’embarquement à 16h. Pas d’affolement, Lapin, il est encore tôt, et je suis du genre à user de mes jambes avec la vélocité d’un basset hound (ne vous marrez pas, ça court plutôt vite, ces saucissons sur pattes). Je m’arrête devant un magasin de jeans. C’est à hurler. Prix moyen d’un Levi’s : 25 dollars. Soit 20 euros. Pour un jean qu’on trouve en France à près de 100 euros. L’avis maternel et Anthonien est retenu. Durant mon séjour, je m’achèterai au moins deux futals. Les miens ressemblent à des montgolfières tant je flotte dedans.
Magasins de fringues, de chaussures… L’heure du déjeuner est là, et les yuppies sortent de leurs ordinateurs pour manger. Ca embaume les plats à emporter un peu partout. On prévoit de manger dans quelques minutes. Mais d’abord, on trotte. Assez vite, non pas que nous soyons pressés outre mesure, mais simplement parce que je suis comme ça. La vie passe trop vite, il existe des occasions de prendre son temps (en compagnie d’une femme, notamment), mais je suis enivré par le speed de cette cité, et je suis pris d’un appétit féroce, l’envie de tout consommer autour de moi, de voir à m’en faire péter les mirettes, de ne pas perdre une seconde… Chinatown n’est qu’un passage (mais là aussi, pas question de ne pas y retourner) car j’ai envie de manger rital. Et dans cet univers cosmopolite, l’Italie et la Chine sont voisines. Here you are, Little Italy ! Anthony me dit qu’on ne pourra pas monter plus haut dans l’île aujourd’hui. Qu’à cela ne tienne. On va déjeuner et on repart dans l’autre sens. A l’entrée des restaurants, des serveurs vous abordent, souriants, aimables, pour vous faire découvrir leur menu, mais je n’aime pas qu’on me force la main. Je fais donc halte devant un établissement dépourvu de ce genre de rabatteurs. Bon choix, apparemment. Il est petit, presque plein, des photos de célébrités autographiées sont collées sur les murs. Et je ne capte le nom qu’en y entrant : « Amici II », donc « Amis deux ». Y’a des signes du destin, ne croyez-vous pas ?
Les lasagnes… Vous savez qu’elles constituent l’un de mes pêchés mignons. Une portion pour chacun, chef ! San Pellegrino dans le verre, parmesan frais rapé sur le plat… J’ai eu l’occasion de déguster des lasagnes formidables, et celles-ci sont dans le top 3 (je pense avec celles d’un restaurant niçois et celles de ma belle-maman, Françoise). Pour le dessert, c’est dans la rue (non, pas dans moi). Les cannoli sont des tubes de pâte fourrés d’une crème à la vanille… Vus et revus dans les films, mais jamais dégustés. Si j’en crois les chinois, en mangeant ce plat encore inconnu de mes papilles, je viens de gagner 75 jours de vie. Si on peut vivre vieux en mangeant d’aussi bons gâteaux, je suis preneur. Seul inconvénient (mineur) : on se fout du sucre glace de partout !
Broadway, 3e fois de la journée. La Chapelle Saint-Paul est ouverte, alors on y go. Ou plutôt moi tout seul, Antho veut aller méditer dans le petit cimetière qui le jouxte. J’apprends donc l’histoire de cette église. Sise au pied de Ground Zero, comme je le mentionnais plus haut, elle est demeurée presque intacte, juste envahie de remblais et de débris après l’effondrement des tours. Les New Yorkais ont vu un symbole d’espoir dans la survivance de cette chapelle vieille de deux siècles rescapée du cataclysme. C’est devenu le lieu de pèlerinage pour se rappeler des morts du 11 septembre, l’endroit où volontaires vinrent dormir pendant les neuf mois où le terrain fut déblayé, un espace de soutien et de prière. Je ne suis pas croyant, je le répète, mais je suis touché par le souvenir et l’apaisement de ces murs de vieille pierre. Un instant de calme presque irréel au milieu de l’agitation de la journée. Je rejoins Antho, m’asseyant à ses côtés avec ces mots : « Pardonnez-moi, mon frère, parce que j’ai pêché… » ce qui le fait rire. Allons, trottons, le bateau nous attend.
A la gare pour Staten Island, un Japonais joue de la guitare. Je m’amuse à mystifier Lapin en lui faisant croire que je connais déjà l’artiste par son nom (Kubo Shogo, lequel est affiché à une dizaine de mètres de lui) et avec un jeu de mots lamentables sur son cousin, Lacho. Panne du ferry ; il faut attendre vingt minutes pour le suivant. Tiens, ça me rappelle le RER mais en mieux. Ah, foutus horaires ! Comme il faut bien s’occuper en attendant, je contemple la poitrine avantageuse d’une jeune passagère. Il est des hommes saints, je suis un homme « seins ». Ne me jetez pas la pierre.
Le navire quitte Manhattan sous le crépuscule naissant. Je fais des photos pas trop mauvaises sur la ville derrière moi, et le soleil semble vouloir, en se couchant, faire concurrence à la flamme de Lady Liberty.
Vingt-cinq minutes de traversée, puis c’est le retour directement, la nuit est déjà là, et à mesure que les gratte-ciels étincelants se rapprochent, lumineux, néons verticaux faits pour défier le ciel, je me sens l’âme d’un émigré arrivant pour la première fois en vue de la terre promise, à l’aube d’une nouvelle vie. L’Amérique serait-elle l’élément nécessaire pour accomplir ma renaissance ? Anthony semble le penser. Tout au long de cette journée, nous avons parlé, parlé, élevant le ton parfois, mais la lutte est nécessaire pour me faire entendre raison, ou bien pour me faire admettre des faits dont je n’avais pas conscience. Le retour à Brooklyn se fait plus lentement, il est épuisé, et moi guère plus frais, bien que je ne veuille pas le reconnaître et jouer les bravaches. La discussion se poursuit autour du repas du soir, et ce n’est que parce qu’il a l’habitude de la vie New-Yorkaise qu’il veille plus tard que moi. Les rôles, pour une fois, sont inversés. Quand je me couche, c’est pour m’endormir illico et profondément, crevé mais ravi. « Best first day ever », disais-tu, Lapin ? Je ne te contredirai pas là-dessus, crois-moi.
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