Jeudi 18 novembre 2010 4 18 /11 /Nov /2010 16:36

J’écoute du Goldman et petit-déjeune en vous écrivant, et je laisse mon esprit vagabonder pour récupérer dans l’ordre – important, ça – les souvenirs des six derniers jours passés (en deux parties, je ne vais pas vous infliger tout en une fois).

Vendredi matin, donc, le réveil est arrivé naturellement tôt, et le début de nos pérégrinations à Manhattan également. A l’heure des travailleurs, métro pour deux français en American trip, direction l’East Village pour me faire découvrir une librairie. Magasin indépendant de quartier, bien fourni, avec le coin café où Antho confie qu’on boit l’un des meilleurs cappuccinos de la ville. La différence notable avec les librairies de France, c’est qu’il y a des fauteuils un peu partout, ce qui laisse au client la possibilité de s’asseoir et de lire tout son soul avant d’acheter ou de repartir les mains vides, au choix. Essayez de faire pareil dans l’Hexagone : une voix courroucée va finir par vous dire « Bon, vous arrêtez de tripoter les livres et vous vous décidez à acheter, sinon vous repartez. » Dans ce cas, le libraire acariâtre perd un client, et c’est bien fait pour sa tronche.

Je me rends au rayon « True crime », ce qui correspond à ce que j’écris, je consulte un ou deux livres, je fouine… J’apprécie l’endroit, mais je le confesse, je préfère les bouquinistes et leur choix plus éclectique. Il faudra que je m’en dégotte un. Ca doit bien exister, un « Gibert-like » à Manhattan ! Poursuivons notre route, direction prévue : Union Square. En chemin, nous passons devant un de ces innombrables bazars de rue où l’on vend tout et rien aux touristes. L’attention de Lapin et la mienne s’arrêtent en même temps sur un fedora ( chapeau feutre) violet. Plus classe et plus sombre que le mien, il coûte également deux fois moins cher. Il ne me faut pas dix secondes pour me décider de l’acheter. Décidément, Jocelyn est dans le vrai : pour trouver des choses originales en France, il faut avoir une chance de cocu, tandis qu’outre-Atlantique, sortir des sentiers battus ne demande que peu de formalités et de recherches ! Antho en profite pour s’offrir une jolie gapette grise et noire qui accentue son côté bohême. La marche se poursuit, à un bon rythme, entrecoupée d’arrêts dans des magasins. Je tombe, par exemple, sur un énorme magasin de déguisements, et le choix de masques, accessoires et autres articles de fêtes me donne le tournis. Une fois à Union Square, un marché bio nous offre un snack délicieux, des « Whoopi Cookies », recette Amish. Imaginez un gâteau dont la pâte rappelle un peu les Chamonix à l’orange, une pâte sombre, au goût de cannelle, proche du pain d’épice, fourrée d’une crème à la vanille… Loin d’être dégueulasse, je vous le dis. Claire m’en avait parlé, mais je gage qu’il faudra que je rende visite à la pâtisserie où elle s’est procuré ces délices, sous peine de le regretter…

Livres toujours dans l’immense librairie « Barnes and Noble », plusieurs niveaux où l’on pourrait passer des heures, que dis-je des jours entiers à remplir son sac de livres tous plus intéressants les uns que les autres (conséquences fâcheuses : compte en banque vide, plus de place chez soi, dispute avec la compagne, séparation, suicide… La plume est décidément plus puissante que l’épée). Pour ma part, je me prends un exemplaire de « The Far Side Gallery », autant commencer léger. Demi-tour, le déjeuner se déroule dans un déli, on remplit chacun une barquette de polystyrène à un buffet énorme, et on va manger dans un parc voisin. Là, Antho poursuit son travail de psychanalyse entamé depuis l’avant-veille et je pense que je parle presque deux heures, creusant mon esprit pour trouver les racines de mes maux et de mes complexes. Psychanalyse à New York par son meilleur ami, c’est digne de Woody Allen, à ceci près que je ne remercie pas mon analyste en l’assommant avec une fraise géante. Je l’épuise avec mes maux/mots, mais il me fait énormément de bien.  Il est 15 heures quand nous quittons les lieux, retour vers le Brooklyn Bridge, ou plutôt le quartier du palais de justice proche. Même les tribunaux New Yorkais sont des gratte-ciels imposants. L’immeuble de Créteil ferait figure de nain à côté !

Le retour se fait rapide aujourd’hui, probablement parce qu’Antho, à son âge canonique, n’est plus en mesure de tenir de longues distances sans l’assistance d’une canne. Le trajet de la veille l’a laissé sur les genoux, et comme il a eu du mal à s’endormir – il n’a pas eu droit à sa tisane au Temesta -, il a émis l’envie de regagner Brooklyn à 17h au plus tard. De plus, ce soir, je dois faire la connaissance de Camille, première rencontre au sein du petit groupe d’expatriés dont Lapin fait désormais partie et qu’il va me présenter au fil des jours à venir.

Notre invitée devant arriver vers 19h, cela me laisse le temps d’aller au supermarché. Antho profite de ce laps de temps pour tenter de se reposer et d’évacuer la fatigue accumulée des deux jours passés, je suis donc seul pour faire les courses. Expérience sans l’être : comprendre la langue est la seule clé, après, il suffit de faire preuve d’un peu d’observation dans les rayons, dont l’agencement est loin d’être un modèle ! Je prends mon temps, néanmoins, et cet acte banal me confirme que je pourrais très bien vivre dans ce pays. On me demande ma carte d’identité pour acheter un pack d’Heineken (environ 10 dollars le six-pack, soit 7 euros), je ne pensais pas avoir autant rajeuni… Mais apparemment, même si j’avais 50 ans, on me demanderait mon I.D. Une gêne qui n’en est pas une, vu le peu d’alcool que j’ai l’occasion d’acheter au jour le jour.

Anthony, en parfait gentleman, va accueillir Camille à la station de métro, me laissant dans l’appartement seul en compagnie de mes fichiers karaoké. J’ai un peu le rouge aux joues en apprenant qu’on entend ma voix depuis l’entrée de l’immeuble alors que je n’ai pas eu l’impression de pousser outre mesure. Antho a bien fait son travail, puisque Camille me salue en m’appelant « Poulet ». God damn it ! Dois-je préciser qu’elle va s’avèrer être de loin (de vraiment loin ) la plus agréable à regarder de cette bande ? Bon, les autres Français sont des mecs, mais quand même… Je ne vais pas me vexer, mais Antho, je te retiens ! Ni !

Le dîner se passe à deux pas de là, dans un hamburger restaurant où l’on compose soi-même son sandwich, et la qualité et la taille ne peuvent en aucun cas être comparés à un Big Mac. Copieux et savoureux. On parle, c’est une soirée des plus agréables, que l’on doit poursuivre au Brooklyn Academy of Music, un complexe regroupant opéra, théâtre, cinémas, café musical. C’est à ce dernier que nous nous rendons pour écouter le concert gratuit du groupe électronique Ergo. Ce mot signifie « donc » en latin. Et je dois dire que le nom est bien choisi. C’est ennuyeux à mourir, donc on s’emmerde, donc on part au bout de cinq minutes. Antho regrette, lui qui a entendu deux excellents concerts au même endroit lors de ces précédentes visites, mais est-ce bien grave après tout ? Lapin, ne t’en fais pas, tu n’es pas responsable de la programmation musicale des lieux.  Retour à l’appartement pour le dessert, ils dégustent de la glace Butter Pecan, j’ai décliné l’offre, je fais déjà assez d’entorses au régime depuis mon arrivée pour m’abstenir de céder à toutes les tentations. Camille prend congé de nous, un exemplaire des « Crimes Passionnels » dans les bras. Antho et moi prenons le parti d’aller nous reposer. La journée a été passionnante et longue, la suivante risque d’être encore mieux. Mieux vaut ronquer pour s’y préparer.

Le samedi est à nouveau l’occasion d’aller se muscler les jambonneaux à Manhattan, et cette fois, l’arrêt dans notre montée progressive de l'île se trouve être à Times Square, cet immense carrefour dont les immeubles sont recouverts de panneaux publicitaires du genre 10 mètres sur 12 (et encore, je dois être loin du compte), d’écrans super-géants, et de néons. Un attrape-touristes, toujours hyper bondé, avec ses magasins de souvenirs tous les vingt mètres. Ceci étant, une vision qu’il convient de ne pas manquer quand on vient la première fois à NY, ça, c’est clair. Avec un détail qu’il faut souligner : c’est le quartier des théâtres, les pièces les plus importantes se jouent ici, mais aussi… les comédies musicales. Certaines m’allèchent déjà, et Antho a prévu que nous irions en voir une, peut-être deux si le temps nous le permet. Celle qui est notée sur son agenda se trouve être… « La Famille Addams ». Tu le crois, toi, Fox, qui en rêvais ? La date n’est pas encore fixée, mais cela va se faire. Moitié de journée sur Times Square, burrito mexicain pour le déjeuner, puis, en courant d’après-midi, nous allons dans la gare de Grand Central. Nous n’avons pas de train à prendre, mais des courses à faire : or, dans cette gare, une allée sert de marché couvert de luxe, où l’on vend des produits venus d’Europe… et plus particulièrement de France. Nous faisons emplette de deux pains, un aux raisins et aux noix, un autre au levain, tous deux fort appétissants, ainsi que du fromage. Lapin insiste pour que je le conseille… J’en souris encore… Moi, qui ai le fromage en horreur, conseiller lors d’un achat sur l’aspect d’une tomme ? Une fois le frogomme payé (une folie), comme il n’a toujours pas assez dormi la nuit précédente (un fait récurrent, vous le constaterez), Antho regagne Hanson Place et m’offre mes premières heures d’autonomie New-Yorkaises.

Ce n’est pas que sa compagnie me déplaise, vous le savez bien. Mais les occasions d’être solitaire ont été les plus importantes dans ma vie, et j’en conserverai définitivement la saveur, et même le manque, un peu comme celle qu’on éprouve quand on est toxicomane. Ma drogue, c’est la liberté totale, celle qui vous incite à ne jamais vous ennuyer, à toujours trouver des occupations pour meubler l’absence de l’autre. Je suis expert en la matière. Et je peux donc m’accorder le luxe de découvrir seul les parages de Times Square. Musique sur les oreilles, les chaussures bien serrées, j’arpente les rues deux heures durant, je visite les magasins, je ne prends pas de photos, je n’ai pas pris mon appareil aujourd’hui, j’ai juste envie de m’en remplir les mirettes. Il est maintenant temps de rentrer. Car le passage au marché avait une raison. Ce soir, nous allons un peu plus loin à Brooklyn à l’anniversaire d’un nouveau copain français. Guillaume, 26 ans (encore 25 pour quelques heures), ébéniste, nous a invités chez lui. Un autre Sylvain – le patron de Guillaume – sera présent : pour ne pas se planter entre nous, je n’y couperai pas, à mon maudit surnom ! Camille est la première à me congratuler de la sorte. Tiens, son prénom me fait penser à une autre anagramme de basse-cour. Il y avait Lapin, il y a Poulet, il pourrait y avoir… « Ma Caille ». Je lui poserai la question avant de l’employer quand même à tout bout de champ : malgré ce qu'on peut penser, je suis un véritable gentleman.

Je rencontre Vincent, très classe, le french lover d’après ce qu’on m’a dit. Par contre, on me dit aussi qu’il adore s’habiller de pyjamas. Strange, isn’t it ? Je n'ai peut-être pas bien compris l'astuce. Ce soir, il a fait un effort, il a mis une chemise. Puis viennent Stéphane, Sylvain II, et Chris, un beau gosse black et ricain (et non pas Black et Decker). Le repas est européen dans l’âme, plus précisément franco-italien, qui oserait s'en plaindre. Guillaume s’est mis aux fourneaux pour mitonner un risotto fondant et parfumé… Délice ! A part moi, tous se ruent sur les fromages d’Anthony (grand bien leur fasse) et sur le pain savoureux qui l’accompagne, le tout arrosé par plusieurs bouteilles de vin, savamment choisies (eh, quand même, on est français, non ?). Le dessert, c’est un tiramisu… J’ai du mal à le croire, mais j’apprécie vraiment cet entremets, alors que je n’aime ni le café, ni l’alcool (moi, difficile ?). Le sien est crémeux, crémeux… (Françoise, tu devras m'en faire un à mon retour à L'Isle). Notre hôte incite à prendre du rab. Pas bien !

Deux cadeaux pour Guillaume, ce qui le ravit : un livre inspiré par la série « How I met your mother », et un sweater à capuche impression « Brooklyn », qui lui donne un look de caillera du 8-6, puisque le birthday boy est poitevin. On poursuit la soirée, on débarrasse, ca papote, ca fume, ca rit. Une bonne soirée « à la bonne franquette » comme disait Pagani. Pour terminer le tout, on trotte jusqu’à un pub français pas trop loin de là. Je m’en serais volontiers passé, trop petit, trop de monde, mais je suis en trop agréable compagnie. Nous ne veillons guère, ceci dit. Peu après minuit, on se sépare en rigolant. Bilan de la soirée : bien chouette.

Dimanche. Pas question de louper la messe, me dis-je au réveil… avant de me rappeler que je suis athée, Dieu merci, et que la matinée est presque terminée. Pas de gratte-ciels déboussolants, today. Anthony a décidé de m’emmener à la plage. Non pas pour me jeter à la mer, même si le ciel est clair et les températures clémentes, mais pour se promener. Coney Island, but de notre balade, est à une vingtaine de stations de métro de là. Nous serons accompagnés par Camille, une perspective pas désagréable du tout (mesdemoiselles, vous me connaissez, c’est tellement plus doux d’être en présence des femmes).

L’endroit est splendide. Le ciel bleu, haché de quelques cirrus blancs, nettoyé des autres nuages par le vent marin… La plage est immense. On longe le parc d’attractions, fermé pour l’hiver, on entend un groupe nous accueillir avec « A horse with no name » sitôt qu’on pose le pied sur la promenade de bois. Une jetée me rappelle « Requiem for a dream », et pour cause, nous sommes dans le quartier où ce film se déroule. Aurai-je jamais le courage de le voir en entier sans éprouver de nausées ?

Passons. Marcher dans le sable, se sentir coupable… Nous remontons la plage, je reste un peu à distance de mes compagnons. Autant quand je suis en ville, j’aime en faire le plus possible, presser le pas, visiter quinze trucs dans la journée, autant quand je suis dans la nature, je prends mon temps. Il n’y a pas grand-chose à voir, peut-être, mais inutile de se presser. Je sors mon carnet pour écrire un poème que je laisserai inachevé. Quelques kilomètres plus loin, l’appétit se fait vorace, et nous rejoignons une avenue de Little Odessa. Le quartier, qui s’appelle en fait « Brighton Beach », est ainsi surnommé car il est, depuis plusieurs décennies, l’enclave russe de New York. Je pensais – et j’ai dit à tort – que cela devait être depuis la révolution d’Octobre, et la fuite des Russes blancs, mais j’ai tout faux, le coin n’a pris ses allures cosaques que depuis une cinquantaine d’années, d’abord avec l’arrivée de survivants des camps de concentration, puis avec les persécutions soviétiques. Quoiqu’il en soit, on entend ici plus parler ukrainien que brooklynien, et c’est assez surprenant, voire déroutant.

Des restaurants, le quartier n’en manque pas. Le premier devant lequel on s’arrête n’est pas cher, à première vue… mais comme je l’ai dit plus tôt, j’ai horreur qu’on me force la main, et l’employé qui tente de nous faire entrer dans son établissement, c’est déjà un mauvais point. De plus, les prix des menus sont chers, très chers. Ce sera niet. Pas trop loin, un autre resto, plus discret, remporte nos trois suffrages. Bon choix, à n’en pas douter. Il y a du monde, bien qu’il soit déjà 14 heures 30 passées, et les lieux donnent une impression de quiétude et de confort. Les prix ne sont pas excessifs – plus chers qu’un hamburger, ça, c’est sur – et la quantité est gargantuesque. Nous mangeons et bavardons encore et encore, comparons nos plats respectifs (Côte de porc pour Antho, Bœuf Stroganoff pour Camille, Poulet Kiev pour Poulet… merde, je m’y mets aussi). Seul bémol dans ce repas tout à fait agréable : le serveur tente d’arnaquer Camille de dix dollars, quand bien même nous insistons sur la somme « thirty-five dollars » (35). Il lui fait payer « forty-five », soit 45. Vu la quantité de viande que nous avons avalée, il aurait du comprendre que le pigeon n’est pas un oiseau carnivore, et il se voit contraint de rendre un billet de dix dollars en compensation.

Quand nous ressortons, le crépuscule amorce déjà sa descente. Lapin a envie d’aller voir ce coucher du soleil, et après tout, c’est une excellente façon de passer le temps. Mais en remontant sur la passerelle, un air familier nous fait arrêter net. Une version anglaise de Joe Dassin ? Mais non. C’est un chanteur de rue – ou plutôt de plage -, un africain francophone qui fait son gig, micro dans une main, Iphone dans l’autre pour suivre les paroles… Bonne voix ! Nous l’écoutons sur deux Dassin et un Aznavour, et Anthony me voit hésitant. Pas besoin de lui expliquer.  J’ai envie d’aller chanter, et je n’ose pas aller importuner cet homme pour lui demander de me passer le micro. Camille et Lapin prennent les devants, et le chanteur me fait consulter sa liste de titres… A la demande d’Antho, j’interprète « Belle » devant cinq passants au départ, une vingtaine à la fin… Je suis à New York, je chante en public sous le ciel nocturne, la mer en face de moi. Le pied. Je suis en vie.

Par Sylvain Larue
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Ca n'a pas de prix...
Commentaire n°1 posté par Fox le 27/11/2010 à 17h52

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