Jeudi 26 août 2010 4 26 /08 /Août /2010 03:35

J’ai honte. Mes bibliothèques sont pleines, mais nulle part on ne trouve les œuvres de ce trublion de l’encre de Chine… Pourtant, quand j’y pense, il était déjà présent à l’âge tendre où je commençais à peine à lire, et il fait même partie des premiers auteurs qui m’ont inspiré du plaisir… Vous avez deux minutes ? Retour dans ma vidéothèque personnelle de souvenirs d’enfant. Non, pas en VHS, Betamax ou DVD. Les images qu’on garde en tête, les séquences dont on est le héros.

C’était il y a presque un quart de siècle. J’étais en maternelle et à la différence des autres pitchouns, j’avais trouvé en ce monde une activité qui me ravissait autant que les jouets. Un livre, pour un gosse, n’a rien d’intéressant à première vue. Rébarbatif à l’extrême, même ! Mais j’apprenais doucement à les manipuler, à les lire, à les comprendre, si tant est qu’un gamin de quatre ans puisse comprendre tout ce qu’il lit.

J’avoue : on m’a aidé. Mon grand-père, en particulier, a largement contribué à cette faculté (de plus en plus fréquente de nos jours ; mais, perverse balance, s’il y a plus d’enfants qui savent lire avant le CP, il y a de plus en plus de gamins illettrés à l’âge du collège). J’étais sur ses genoux quand il lisait le quotidien, et j’étais chez lui, dans le salon de télévision, à l’heure des Chiffres et des Lettres, émission dans laquelle le système oral faisait merveille : grâce à la voix de Patrice Laffont, qui énonçait les lettres à mesure qu’il les plaçait devant lui sur le pupitre, j’avais fini par différencier les voyous des voyelles et les consonnes des cons qui entrent sans y être invités. Mais je m’égare.

Bref, quand j’ai commencé à lire d’une traite sans ânonner les phrases que je déchiffrais, je me suis mis en quête de lectures plus attrayantes. Et qu’est-ce qui attire plus un enfant que les dessins ? Je me suis donc fait des orgies de bande dessinées dans les collections paternelles. Les classiques, bien sûr, Tintin, Astérix, Boule et Bill… Mais il existait, à l’écart des autres, un tas de BD, une quinzaine au plus. Pourquoi les avoir isolées de la sorte ? La moitié d’entre elles retiennent mon attention. Le trait est gras, le dessin moins joli que ceux que j’ai pu voir jusqu’alors. Mais je me laisse prendre par ce style si particulier. Je ne comprends pas tout, loin de là, mais certains dessins et les légendes qui les accompagnent provoquent mon hilarité…

reiser_gens-20heureux.jpg

C’est ainsi que je fais la connaissance de Jean-Marc Reiser. Ou plutôt de ses œuvres.

Pause culture : pour l’histoire, Reiser était l’un des dessinateurs les plus caustiques qui ait jamais été publié par la presse. C’était un petit Lorrain, né pendant la guerre, livreur de vins, publié à 17 ans sous le nom de plume de JIEM. Puis en 1960, le journal Hara-Kiri (putain, quelle époque) naquit, et ce fut l’occasion pour lui, à 19 ans à peine, de se déchaîner. Il dessinera aussi dans Pilote (un peu moins violemment) puis à la mort d’Hara-Kiri (eh oui, se foutre du général de Gaulle de façon posthume, seppuku trop pour la censure), il sera l’un des piliers de Charlie-Hebdo. Deux de ses livres ont connu des adaptations médiocres au cinéma. A voir à titre de curiosité, car rien ne vaut « Gros dégueulasse » ou « Vive les femmes » en version papier. Oh, on peut lui reprocher une qualité picturale moyenne (pour reprendre le phrasé des pompeux critiques d’art infoutus de vivre, eux, de ce talent qu’ils ne possèdent pas) mais un sens du comique, rude comme une baffe dans la gueule, de l’humour noir label années 70-80 comme on n’en fera plus… Jamais de dessin franchement politique, pas de caricature d’un ministre ou d’un député. Mais du mauvais goût brut, pour faire rire ou grincer des dents, au choix. Il n’y a que Vuillemin qui ose encore vraiment aller dans cette voie, sinon plus loin, mais perso, même si j’adhère, j’aime déjà moins.

Un jour, (j’ai alors quatre ans), ma mère reçoit un couple de connaissances. Leurs enfants et moi sommes gardés par la même nounou. Les gens sont charmants, aimables… et très croyants. Mais ça, je n’en sais rien. C’est l’heure du thé, ou de l’apéritif, je ne sais plus. Je dois rester auprès des adultes en croquant quelque biscuit. Evidemment, entre parents, la conversation tourne inévitablement autour des enfants… C’est un peu à qui dira le plus de bien de ses rejetons. Bien excusable. Vient alors l’instant où Claude annonce, un peu fière quand même, que je sais déjà lire. Et les invités de s’esbaudir :

« Si jeune ! Oh, c’est formidable ! »

Enfin, ce genre de choses…

Tout content de voir qu’on parle de moi, je décide de prouver la véracité des affirmations de ma mère.

« Oh, oui, je sais lire, et je lis même les livres de Papa. »

Joignant le geste à la parole, je tire de la bibliothèque isolée le tome « La vie des bêtes ». La couverture représente déjà un chien joyeux en train de danser, et qui, s’agrippant d’une main à la patte d’une cigogne mécontente (y’a de quoi), la tire avec tant de force vers le bas que la peau se défait à la manière d’un collant, et  les os saignants apparaissent.  Tout un programme !

Un ange passe, mais il vole trop haut, je ne le vois pas. Mon père sent la connerie imminente, mais n’intervient pas. Je suis trop rapide. J’ouvre le livre, tourne juste trois ou quatre pages, et je m’arrête face au dessin qui me fait alors le plus rire. Il représente un rhinocéros face à un médecin. L’animal a la corne énorme et rouge vif et il pose au praticien une question que je me hâte de lire en prenant, petit cabot que j’étais déjà, le ton nasal des gens rhino-pharyngiteux :

« Dites docteur, vous croyez que j’ai un rhume de cerveau ou une chaude-pisse ? »

Ben oui, à quatre ans, on aime l’humour pipi-caca, alors c’est sûrement le mot pisse qui me fait rire. Je ne sais rien à l’époque de la blennorragie (et je n’en sais toujours rien : soyez pas cons, protégez-vous, vous la garderez plus longtemps, et en meilleur état).

Les réactions des adultes sont intéressantes. Le sourire des invités devient quelque peu crispé, ils continuent à dire « Oh, qu’il est mignon ! » mais ce n’est plus aussi sincère qu’avant. Claude, elle, a une grande envie de se transformer en courant d’air. Et Roger, lui…

Ah, Papa, qu’est-ce que tu t’es fait engueuler ce jour-là ! Parce non content de ne pas me gronder, à la seconde où j’ai fini de lire ma phrase, tu t’es excusé sommairement avant de foncer dans la cuisine pour y hurler de rire. Tu m’as transmis cette fonction « fou rire », et je crois savoir que ma sister Claire en a aussi hérité… On nous entend de loin, les Larue, quand on rit ainsi. On est rouge comme un gratte-cul, on a les larmes qui sortent toutes seules, et ça peut durer dix ou quinze minutes, jusqu’à en avoir mal… Tu n’as pas battu ton record de durée ce jour-là puisque Maman vient te chercher dans la cuisine pour t’enguirlander :

« Et tu me laisses toute seule ! La honte devant ces gens ! Tout ça pour aller te marrer ! C’est ta faute avec tes BD ! »

Patin, couffin… Nos invités sont partis, montre en main, cinq minutes après ma petite présentation de Reiser. Puis la dame est morte, deux ou trois ans plus tard. Un triste soir, chez nos amis communs, pour une brave femme qui ne méritait pas de partir aussi vite (elle avait quarante ans au plus). J’ai néanmoins la faiblesse d’y croire que je n’y suis pour rien.

Quoiqu’il en soit, je remercie Reiser pour ce souvenir que j’ai entendu maintes fois raconté par Roger, qui le garde précieusement comme l’un des moments les plus drôles de sa vie de père. Et moi, maintenant, quand j’ai l’occasion de relire ces BD, les thèmes inconnus d’autrefois sont devenus plus savoureux. Plus amers aussi, puisque j’ai pu constater à quel point ce dessinateur brocardait des sujets de société pas si éloignés de la vie d’aujourd’hui, il y a trente, trente-cinq ans… Le monde n’est qu’un recommencement. Sans doute il se serait répété à force de voir toujours les mêmes choses dans l’actualité, le manque de liberté, les élections où on vote à tort et à travers, les délits de sale gueule, les modes toujours plus dictatoriales… Mais il n’en a pas eu l’occasion.

 « Chez Reiser, dans son œuvre impie, le cynisme et la trivialité graveleuse le disputent à l’ineptie pathologique d’un monde fantasmagorique répugnant, qui se gausse des plus sombres misères humaines et souille, dans le même bain de fange nauséeuse et d’inextinguible haine, Dieu, les anciens combattants, les syndicats, l’église, les déportés, ma sœur, la semaine de trente-neuf heures, les congés payés, la SPA, la bombe atomique, et même Madame Grace Kelly qui, je l’espère, n’est pas à l’écoute aujourd’hui, elle qui a horreur de la vulgarité. »

Appréciable résumé du non moins appréciable Pierre Desproges le 8 novembre 1982, qui prononçait la péroraison de son réquisitoire contre Reiser, lequel jouait ce jour-là le rôle d’accusé au Tribunal des Flagrants Délires.

reiser-1979-petit-jesus.jpg

Dieu, ou Allah, ou Yahvé, ou Jéhovah, ou Emile, je ne suis pas sectaire, devait être à l’écoute de France Inter, ce jour-là. Est-ce qu’il ignorait qu’il se faisait malmener, par dessin interposé, par le petit Jiem, et ça lui a pas plu ? Ou bien est-ce qu’il s’est dit qu’un dessinateur virulent, ca manquait en son paradis ? Toujours est-il qu’il lui a cloqué une des petites saloperies dont il a le secret. Un truc qui s’appelle le cancer des os. Alors, moins d’un an plus tard, au terme de quelques mois de souffrances et après un dernier dessin, Reiser a rangé sa plume, et il a fermé les yeux pour casser sa pipe… C’était le 5 novembre 1983, et il avait atteint l’âge canonique de 42 ans.

Cinq ans plus tard, le Seigneur, dans son infinie bonté, envoyait un truc similaire à Desproges. Peut-être n’avait-il pas digéré qu’on se moque de Grace Kelly. De toute façon, un comique de son niveau, si anticonformiste, ça ne pouvait que faire bien à Sa table. Une table à laquelle on est toujours assis à la droite de Dieu. Eh, forcément, c’est la place du mort.

Dommage qu’il n’existe plus d’équivalent à Reiser aujourd’hui.

Mais peut-on s’étonner qu’on ne trouve plus des gens pour secouer les paniers de crabes ? A trop dénoncer par l’humour, on en meurt. Professionnellement ou biologiquement, mais le résultat est le même. On se fait détester, ou bien on se fait foudroyer – en passant au préalable par les affres de la chimiothérapie, histoire d’avoir un avant-goût de cet enfer qui n’existe pas. Et quand on y pense, Dieu a l’habitude. Il a envoyé son fils unique sur Terre, pour le voir se faire tuer au nom de ses idées. Ca doit être pour ça qu’il rend la pareille à ceux qui l’ouvrent trop grand. Dieu doit être un petit rancunier.

Par Sylvain Larue
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Commentaires

Bonjour Sylvain!
J'espère que tu vas bien. J'ai pris l'habitude depuis quelques temps de lire tes articles. Et à la vue de celui-ci, je ne peux me retenir de te laisser un petit commentaire. Cela m'a rappelé un peu une partie de mon enfance.
Je te remercie,ça fait du bien!
A bientôt.
Emilie
Commentaire n°1 posté par Lombard le 08/10/2010 à 15h28

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